Chroniques concerts JJB août 2015 – Mirepoix en quartet, Camon en duo

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http://krtnt.hautetfort.com/archive/2015/08/28/kr-tnt-244-sonics-juke-joints-band-apaches-5676514.html

 
 
MIREPOIX ( 09 ) – 15 / 07 / 15
 
 
JUKE JOINTS BAND
 

 
La teuf-teuf roule à toute allure comme une pierre muddywatersienne lancée sur la pente fatale du blues, l’est pressée de se garer devant la porte de la Bastide Médiévale. Je la comprends, ce soir nous avons rendez-vous avec Juke Joints Band. Pas question de rater notre première nuit bleue de l’été. Côté tourisme la cité mirapicienne possède un atout de taille : le long quadrilatère de sa place centrale entouré d’une antique galerie à piliers, rehaussée de façades, parfois de traviole, aux boiseries sculptées par l’âge, et badigeonnées de multiples couleurs pimpantes. Une carte postale grandeur nature. Un piège à touristes attirés par une programmation festive et variée. Aujourd’hui, marché artisanal, et en plus comme le chante Bashung on la frite puisque les moules sont au programme sous la grande halle du marché. Avec en plus, bigarreau sur le gâteau, le Juke Joints Band à dix-neuf heures.
 
 
HALLE OF FAME
 

 
 
Six heures trente tapantes, nous sommes in situ car les amateurs ne refusent jamais une balance de Juke Joints Band. Première surprise, cette année le Juke Joints Band n’est pas relégué à l’intersection d’une artère débouchant sur la place centrale entre deux terrasses de café – remarquons que depuis Robert Johnson, les croisements sont des passages obligés pour les joueurs de blues – ont droit à la halle centrale. Se sont installés au bord de celle-ci, le cul tourné vers les futurs bouffeurs de moules cuites, face aux passants, un véritable micro trottoir blues. Le Juke sort le grand jeu ce soir, formation quasi philharmonique Chris Papin et Ben Jacobacci ont fait appel à Damien Papin ( dans la famille, nous demandons le fils ) et deuxième surprise, Thierry à l’harmonica. Attention, pour ceux qui suivent comme nous le Juke depuis trois ans, pas Thierry Kraft, non Thierry Hau que le Juke vient de rencontrer il y a à peine deux heures, pas le temps d’une seule répétition et déjà un premier concert, l’esprit blues dans toute sa splendeur.
 

 
Ca branche et débranche les amplis en toute coolitude, un petit larsen s’invite de temps en temps, Damien bichonne tour à tour et sa contrebasse et sa guitare basse, Thierry caresse ses harmonicas, Chris discute avec des connaissances, Ben en profite pour faire un petit tour dans la maison du soleil levant sur son électro-acoustique. Rien à voir avec les orgues majestueux et funèbres d’Alan Price chez les Animals, en donne une version beaucoup plus roots, rapide et enlevée, très proche de la première enregistrée par Clarence Ashley en 1934. Reçoit une salve d’applaudissements des passants qui commencent à se masser. Enfin Chris se lance dans les deux premiers couplets du hit de Bobby Womack, immortalisé par les Stones : It’s All Over Now ! Mais non ce n’est pas terminé, tout est en place et le premier set démarre sur les chapeaux de roue.
 
 
AVANT LES MOULES
 

 
 
C’est parti pour une première heure. Les moiteurs du Sud – avec les quarante degrés à l’ombre de la canicule estivale pas besoin d’un gros effort d’imagination pour se croire à Clarksdale city – plus la musique du Sud, que pourriez-vous rêver de mieux en ce bas monde ? Attention, pour les malheureux qui n’ont jamais entendu le Juke, le combo ne recherche pas la reconstitution idoine et historique du son des années 1926-1937, ce genre de démarche illusoire ne le tente guère – le blues irrigue toute la musique populaire américaine, et par ricochets sur le delta du Mississippi, anglaise et française, le blues est partout, suffit de savoir le pêcher dans les eaux troubles de nos imaginaires. Le blues ne s’est pas arrêté à la mort de Robert Johnson, son esprit se perpétue, suffit de l’appeler par une transe rythmique adéquate. C’est Ben qui se charge du rituel chamanique. Gratouille sur sa guitare. Esquive le poncif, la valse chaloupée de base que tout guitariste qui interprète un blues se croit obligé de reproduire mécaniquement, produit avant tout les flammes rouges et mordantes des feux sauvages attisés par les vents de la colère. Danse infernale de ses doigts sur les cordes qu’il triture avec force. Quand vous l’entendez jouer, vous avez envie de chercher le second guitar man censé le soutenir, mais non l’est bien seul, applique un principe de base très simple, dix doigts donc je peux multiplier le jeu par dix. Ce qui n’est pas la table de multiplication la plus facile. Bref vous sert une mayonnaise aux œufs de dinosaurock épaisse comme un blindage de char d’assaut, une ambroisie survitaminée digne des dieux et qui se suffit à elle toute seule. D’ailleurs souvent le Juke se présente sous forme d’un duo, avec Ben, Chris n’a pas besoin de plus, l’a l’essentiel, le nécessaire et le superflu. Mais comme plus on est de fous, plus vite le coton est récolté, ce soir nous avons droit au quatuor. Pour le moment Thierry cherche sa place, se contente de coups de langue hâtifs et espacés, tel un petit chat qui se retrouve devant sa première écuelle de lait, cherche des yeux Ben pour savoir l’espace dans lequel il pourra intervenir. Tout à l’opposé de Damien qui impose sa contrebasse sans se poser de question, vous pouvez galoper à votre aise Mister Ben, coucou je suis à votre côté et ne comptez pas me dépasser. Vous taille de ces lignes de base avec une facilité déconcertante, insultante, tiens un petit contretemps intempestif comme un éperon rocheux jeté au milieu du courant juste pour détourner le torrent, pas de quoi émouvoir Ben, qui couronne l’obstacle d’une gerbe d’écume plus bleue que la nuit la plus sombre et emporte le tout sous une cascade ébouriffante de ses notes tordues en vrilles dont il a le secret. Que voulez-vous, faut bien exprimer la brisure rythmique du blues, mais ces deux-là préfèrent passer par les chemins de traverse ignorés du vulgus pecum et les traboules qui déboulent en pente raide. Echangent des petits sourires convenus, comme les augures de César qui ne pouvaient se regarder sans rire, ravis d’avoir répondu à vos attentes en vous ayant ménagé les plus jouissives surprises.
 

 
Bref, ça tournicote grave, et vous n’en exigeriez pas davantage. Apprenez que dans la vie faut toujours demander l’impossible. Bien sûr pas de la gnognote rose pour fillettes anémiques , évitez le dentifrice sur la brosse à dents, préférez l’acide sur la plaie, ou l’égoïne sur les orteils de votre pied droit, c’est Chris qui vous apportera cela sur le plateau de sa voix. Une raclure comme le moule s’est perdu depuis un quart de siècle, une râpe à organes génitaux, un suintement perfide de reptile, une liqueur verte qui vous rabote le cerveau en deux temps, trois mouvements. Et cela servi avec la classe, le sourire, et la bonne humeur. Le mec d’emblée sympathique, à l’aise dans ses santiags biseautées, pas de gesticulation mais des gestes qui du corps suivent et indiquent le rythme. Dès qu’il ouvre la bouche, c’est perdu, le contraire du beau parleur, vous dégoise du blues comme le crotale son venin. Ca vous brûle l’âme et vous fout le feu partout ailleurs. Un chalumeau intérieur. Une espèce d’arme bactériologique de troisième génération qu’il a dû trouver dans un fouillada de l’armée américaine. Un condensé d’agent orange amerloque dont on se servait dans les années soixante pour défolier les arbres centenaires des forêts vietnamiennes. Lui le Chris il vous le sert en teinte bleue, vous duste le broom et les amygdales en un temps record. D’abord ça vous détruit, ensuite ça vous requinque d’une manière étonnante. Les deux vertus du blues en un seul timbre, la flaque croupie des eaux stagnantes qui vous file la fièvre des marais et puis la levée énergisante des flots qui emporte les digues. La déréliction et l’énergie. Le blues à l’état pur, que ce soit dans une reprise de Tony Joe White, de Keb Mo ou d’Otis Redding.
 

 
MIAM-MIAM
 
Une jeune fille s’est approchée de l’oreille de Chris pour lui susurrer un secret que l’on espère honteux. Hélas, non. Les frites sont cuites et les moules molles à souhait, c’est l’entracte, que chacun se restaure à volonté, reprise du concert dans une heure trente. L’on file à la Cardamone, un végétarien – un truc à filles qui veulent garder la ligne et un teint de radis bio – mais le patron n’écoute que de la bonne musique, comme quoi en ce monde terrestre le pire peut côtoyer le meilleur.
 

 
Y avait une centaine de spectateurs devant le groupe pour le concert de fin d’après-midi, dès les premières notes de la soirée, faut en compter trois fois plus qui s’agglutinent en un vaste demi-cercle devant le Juke. Et encore je ne comptabilise ni les enfants au-dessous de douze ans ni les chiens qui courent dans la foule tout heureux de retrouver leurs congénères.
 
 
 
APRES LES FRITES
 

 
 
Vont jouer pratiquement deux heures. Toute l’histoire du blues défile, de BB King à John Mayall, de Creedence Clearwater Revival à Muddy Waters. Mais ce n’est pas le plus important. De toutes les manières dans le blues, les vivants et les morts, les stars et les anonymes se rejoignent en une tarentelle folle. En deux minutes le groupe a retrouvé sa cohésion d’avant repas et repart à l’assaut. Une boule palpitante d’énergie. Toujours le même triptyque de choc, Chris «  Hey-Hey-Hey » Papin qui déroule son rouleau de fil de fer barbelé avec électrocution immédiate si vous vous en approchez un peu trop près, mais qui aurait l’idée d’aller marcher sur un crotale en colère et son cliquetis de crécelle crépitant, Damien qui laisse tomber sa big mama pour une svelte basse emmanchée d’un long manche héronique aussi long qu’un jour sans pain ou qu’une nuit sans sein, Ben à moitié vautré sur une chaise haute au comptoir de sa guitare diabolique qui résonne dans tous les sens. Mais ce n’est pas tout. Thierry n’entend pas jouer les utilités. L’a vite compris que dans le Juke chacun se débrouille pour jeter ses propres marrons au milieu du foyer incandescent. Ce n’est pas la foire d’empoigne des égos qui se coupent l’herbe sous les pieds, c’est plutôt j’emmène un lot de parpaings pour renforcer la muraille de ce côté-ci. Ne sert plus de ses harmos comme d’un compte-gouttes. Rien qu’à la façon de les caler sur son micro, l’on sent qu’il est décidé à vous verser tout le flacon à jets continus dans le conduit auditif. Sûr qu’il y a les soli à assurer, mais plus question de rentrer à la maison dès le boulot terminé, s’accroche à la basse de Damien ou aux cordes de Ben et il poursuit la chasse à courre. Ce sont de longues glissades sans fin, des descentes de toboggan géant, ce n’est pas à qui arrivera le premier en bas, mais comment les deux poids conjugués vous refilent davantage d’allant et de force. Lorsque Thierry Kraft s’invitera sur scène pour un morceau l’on pourra mieux juger du jeu des deux Thierry, Kraft plus brutal, Hau plus coulant, Kraft intervenant comme une section de cuivres ponctuant et architecturant les morceaux de ses interventions massives comme des tours d’angles et Hau comme un violon flexible qui se coule sur l’instrumentation et l’accompagnant sans cesse dans ses glissements les plus subtils et les déplacements les plus pervers. Kraft stompe et Hau moanise. Deux approches du blues, deux versions non antithétiques mais complémentaires.
 

 
Le Juke box blues n’a pas de temps à perdre en comparaisons et analyses. File droit au cœur du blues sans demander son reste. D’ailleurs après leur passage, il ne restera rien, qu’un grand vide, la sensation d’avoir été traversé d’un grand rêve bleu sombre et azuréen. Nous ont laissés, rassasiés de faim et d’envie tenaces, sur un dernier rappel dans lequel ils ont salement agité le mojo workin’ du blues, avec la même ferveur dont dans l’Antiquité, les processions tempétueuses exhibaient et promenaient les omphalos de marbre érectif au travers des foules en liesse. La folie du blues n’a pas d’âge. Nous non plus.
 
Damie Chad
 
 
P. S. : un geste à signaler. Après le concert, les frites et les moules en rabe seront offerts à qui en voudra soigneusement enveloppées dans des barquettes en plastic. Une autre forme, inattendue, de l’esprit de partage du blues.
 

CAMON / 14 – 08 – 2015
 
 
LA CAMONETTE
 
 
JUKE JOINTS BAND
 

 
La Camonette est un vieux tube citroën repeint en rouge et blanc et stationné sur le parking-boulodrome situé un peu à l’extérieur du village ariégeois de Camon. Nous y étions déjà l’année dernière ( voir KR’TNT ! 199 du 04 / 09 / 14 ) ) mais cette fois-ci la donne a changé. Brrr ! Fa pas cau ! Juillet a été torride mais le mois augustéen est frisquet. L’a plu la veille, le temps est incertain et un petit vent froid vous caresse l’échine d’une façon peu agréable. Courageux mais pas téméraires, les gens du cru ont dans leur immense majorité pensé que c’était cuit et sont frileusement restés chez eux à se chauffer les pieds devant la télévision, la boîte à décervelage démocratique. Sûr que le blues sans la moiteur du Sud, c’est un peu comme les bayous sans alligators, mais avec le Juke Joints Band pour nous réchauffer le cœur et les sangs, ce sera caïman pareil. Et puis avec les plateaux de charcuterie-fromage ( moules-frites pour ceux qui soignent leur cholestérol ) que nous propose la Camonette, nous avons assez de munitions pour affronter les rigueurs les plus extrêmes d’un climat qui soi-disant se réchauffe. Alors que nous sommes en train de vivre une des plus grandes glaciations humanoïdales que notre planète ait jamais connue, mais ceci est une autre histoire.
 
 
JUKE JOINTS BAND
 

 
 
Formule de base : Chris au chant, Ben à l’électro acoustique, retour à la rustique simplicité des origines. La voix rauque et les doigts agiles. Suffit de deux silex pour faire surgir le feu du blues. Et allumer les incendies. Un son plus clair que d’habitude, je subodore la brise qui doit éparpiller quelque peu l’amplitude sonore lorsqu’elle s’échappe du marabout qui sert de scène aux deux sourciers du blues. Ben – comme la pythie sur son trépied dans le temple de Delphes – les fesses confortablement accoudées sur son haut tabouret à dossier distille les vapeurs méphitiques de la musique du diable. Jeu serré et virevolté, capable de réciter le blues originaires de Robert Johnson comme les orchestrations électriques de Tony Joe White. C’est que le blues est un mamba qui déroule ses anneaux au travers de toute la musique américaine et sa morsure est réservée à de rares élus qui forment une chaîne de passation semi-clandestine qui sert d’arête dorsale au déploiement du rock and roll. Tout cela, Ben en porte témoignage d’une splendide façon. Il gratte, mais au sens étymologique du mot, il arrache les peaux superposées du serpent, effectue une mue régressive, met les chairs à nu, les lacère au plus profond pour en faire surgir les douleurs les plus vives, les palpitations les plus primitives. A ses côtés Chris guttural se livre à une étrange profération digne des psalmodies du vaudou. Alliance des contraires, les masques grotesques des rituels d’exorcisation et les giclées spermicides des forces enfouies enfin libérées. Guitare de cri et de douleur, voix de haine et de couleur. Le tout avec humour. L’humanité n’est qu’une comédie. Une plaisanterie amère, dont il vaut mieux rire que pleurer. Le blues est en même temps et un chant profond et un défilé de carnaval. La Terraplane chère à Johnson est aussi un véhicule d’auto-dérision. Se gausser et ne point larmoyer. Dans les situations les plus dramatiques brille toujours la blancheur illuminante de la lame du poignard de l’ironie dont le blues éprouve du doigt le tranchant meurtrier pour se rappeler qu’il ne faut point trop prendre les plus âpres meurtrissures trop au sérieux. Entre les morceaux Chris réécrit la biographie des chantres de cette musique. La plus grande révérence est celle qui se termine en éclats de rire burlesque. Juke Joints Band a compris que le blues n’est pas une musique pieuse qu’il conviendrait de glorifier et d’encenser de larmes apitoyantes. Le blues est une matière ardente, une eau de feu tellurique que l’on se doit de boire à longues goulées autant pour les nuitées d’ivresses que pour les réveils migraineux du petit matin où l’on revient à la vie, moins belle que les rêves.
 

 
Deux sets d’égale intensité, entrecoupés d’une pause repas. Le Juke Joints Band nous régale d’une musique juteuse puisée au tréfonds de la musique populaire américaine. Des gens qui mangent et d’autres qui écoutent. Des oreilles distraites, et d’autres plus attentives. Ainsi est la vie, la plupart ne savent pas reconnaître les nourritures les plus substantielles. Le blues se mérite. Juke Joints Band nous laisse le souvenir d’une nuit aurorale. N’oubliez pas que nous sommes des dévoreurs d’aubes aux doigts de bleuet. Merci le J.J.B.

 
Damie Chad.
( Photos d’un concert précédent, tournée 2015 )
 
0voir sur le site de l’auteur avec photos: http://krtnt.hautetfort.com/archive/2015/08/28/kr-tnt-244-sonics-juke-joints-band-apaches-5676514.html

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