Chronique de concert Juke Joints Band au Souleilla (Beaumont – Ariège – juillet 2014)

Très belle chronique sur le Juke Joints Band , magnifiquement écrite. Suite à un concert donné au Le Souleilla en Ariège le 25 juillet dernier.
A retrouver sur la page de son auteur.
https://www.facebook.com/krtnt.krtnt

Le Souleilla ( pour vous conformer aux incongruités de la graphie occitane vous prononcerez Souleillo ) sis en un croisement à trois pattes. Une ancienne école transformée en bistrot culturel. Un pari risqué, ouvert depuis le cinq avril mais déjà riche pour ce seul mois de juillet d’une dizaine de dates, musique et théâtre. L’on y fait feu de tout bois, épicerie fine et de première nécessité, viande et repas végétariens, brocante échangiste tous les dimanches après-midi, du miam-miam à vous pourlécher les babines, un accueil familial et chaleureux avec chaton fou et border-collie câlineur. Le rêve de tous les countries boys de France et Navarre.

Programmation mensuelle un peu axée sur l’Amérique du Sud, nous n’avons rien contre mais aux condors qui passent par-dessus les hauts sommets andins nous préférons de beaucoup les bleus moustiques du delta qui possèdent cette nocive particularité de vous trouer sans pitié et sans regret l’âme et la peau. Bizarrement ce soir est signalée à proximité des eaux truiteuses de l’Arize la dangereuse présence d’un unique et inquiétant représentant de la faune insectiale locale en lequel par on ne sait quel mystère de mimétisme animal se seraient transplantés les gènes infectieux de ces crotales volants mississippiens. Les entomologistes distingués l’ont savamment étiqueté du surnom latin de Jukus Jointus Bandus que nous désignerons par la seule nationale traduction franchouillarde autorisée : The Juke Joints Blues.JUKE JOINTS BLUES

Sont trois. Même pas besoin d’être quatre comme les chevaliers de l’Apocalypse. Damien Papin à la contrebasse. Ben Jacobacci à la guitare. Chris Papin au chant. Pourrait faire au moins semblant de tapoter de temps en temps un tambourin, mais non il se contentera de chanter. Doit avoir une sacrée confiance en ses deux acolytes pour faire par derrière le raffut nécessaire sur lequel appuyer sa voix. C’est qu’il possède un véritable organe, pas un filet de voix papillon, et encore moins mignon. Plutôt écorché table de dissection. Et les deux autres à ses côtés tranquilles, les fesses nonchalamment accoudées sur leur chaise haute. Ben face à vous, sa stature imposante, sa barbe noire, et sa queue de cheval ( sauvage ), qui vous regarde pénardos les bras posés sur sa guitare, comme s’il s’apprêtait à consulter le programme télé avant d’allumer son poste pour son feuilleton favori. Damien comme en extase devant sa big mama. Amour incestueux, la tient étroitement embrassée, les yeux fixés sur le manche, assis de profil sur son pliant comme un suppliant agenouillé devant son idole dans un temple païen. Trop occupé pour vous jeter un simple regard.C’est parti. Chris annonce la couleur. Who’ll Stop The Rain de Creedence Clearwater Revival. La moiteur du Sud, et l’humidité du bayou. Se sert de sa voix comme un alligator de ses mâchoires. Ne broie pas du noir, mais du bleu très sombre.Ben est à la guitare acoustique. Electrifiée. Vous ne voudriez tout de même pas qu’il ait les cordes en véritable boyau de chat comme au temps de Big Bill Bronzy ? Authenticité rime avec électricité. Ne l’oubliez pas. Ca ne vous suffit pas les miaulements de gouttière écorché en rut de Chris ? Pour Ben, nous vous proposons deux options. Soit vous dites qu’il n’a pas fait un seul solo de toute la soirée, soit exactement le contraire, que durant les deux sets entiers il n’a joué qu’un seul et unique solo en continu. Personnellement nous avons un faible pour la deuxième mouture. Six cordes sur sa guitare. Jusque là rien de très original. Mais faut voir tout le boucan qu’il vous en tire. Basse et mélodie. Chant et contre-chant. Point et contrepoint. Dégomme les triples croches comme vous les topinambours. Au fusil de chasse. Se passe toujours quelque chose sur sa guitare. Un solo ? Vous voulez rire, en assure trois en même temps. Un peu comme les films du cinéma muet passés en accéléré. Difficile de savoir où il pose les doigts. Je vous rassure, il ne rate pas son cordage, et ça s’entend. Elles vibrent comme l’élastique de l’arc d’Ulysse quand il a commencé à clouer les prétendants à coups de flèches. Le problème c’est que c’est nous qui avons le mauvais rôle et qui sommes transpercés de ses dards meurtriers chaque fois qu’il accroche une corde. La solution c’est qu’il n’arrête pas une seconde et que l’on doit être maso car l’on aime cette délicieuse souffrance. Les fameuses blue notes, elles en voient de toutes les couleurs, arc-en-ciel à tous les étages, vous les balance par grappes de cent. Un mec économique, une guitare et vous entendez un orchestre symphonique. Mais carrément plus givré que celui des concerts Lamoureux.Le pire c’est qu’il n’est pas seul. Le Chris avec son feulement de tigre énamouré il a besoin de jouer en stéréo. Alors de l’autre côté il a à peu près le même outillage. Damien, le démon. Bon sang ne sachant mentir, il a commis d’office le fiston à ce travail de titan. Bonne pioche. Une bonne grosse contrebasse taillée dans le bois dont on fait les éléphants, c’est énorme, pachydermique et rudimentaire. Animal placide, dont on n’attend que l’écho sonore de ses plonks plonks, avec le cornac qui slappe sur sa trompe pour amuser la galerie et donner l’illusion que c’est lui qui mène le train. Un allègre trot de sénateur. Oui, mais avec Damien, c’est toute autre chose. Danse du scalp et hache d’abordage. L’a un compte à régler avec Calamity Jane. Et la bougresse n’a aucune envie de se laisser faire. L’est obligé de la malmener. Un tout petit peu. Un chouïa. Juste ce qu’il faut pour lui montrer qui est le maître d’œuvre. Faut voir les rugissements du public chaque fois qu’il s’énerve. Mais là aussi nous n’avons pas à faire avec un adepte du courant alternatif. Le genre de gars qui ne débande jamais, la main dans les entrailles à lui en tordre le clitoris. N’ai jamais entendu une contrebasse hululer comme cela. De douleur et de plaisir. Du début à la fin. Mais qu’elle est cette galopade de mustangs déchaînés ? Qu’est-ce que cette caisse ? Un presque rien qui fait toute la différence, c’est Damien qui en martèle les flancs à coups de poings. Damien qui mord sans temps mort et Ben qui benne l’eau du bain et le bébé sans remords, le Chris il peut être tranquille.Moi je m’inquièterais, avec ces deux zozos toqués qui sonnent comme du Stravinsky et du Bartok, je me ferais tout petit, me mettrais dans mon coin pour mieux les écouter et prendre mon pied, et puis à quoi bon se précipiter sur le taf quand il y en a deux qui font tout le boulot ? Le Chris c’est pas le genre à descendre de sa croix sous prétexte qu’il y a deux larrons qui font ça très bien. Veut sa part du gâteau. Alors il nous gâte. Tout y passe, du JJ Cale, Du Keb Mo’, du Sonny Boy du Tony Joe White – il tape aussi bien chez les noirs que chez les blancs, chez les vétérans que sur les nouvelles recrues – faudrait que j’écrive un livre de trois cents pages pour vous décrire les trésors d’inventions de nos deux cordistes, trente pages rien que sur les regards de complicité rigolarde qu’ils échangent chaque fois que l’un d’eux vient de pondre un œuf de rhino féroce, mais ce serait trop long. Alors je reviens sur notre french blues shooter préféré. Gosier de fer rouillé. Je n’ai pas dit grondement unilatéral. Y a des froissements de nuances, des satinades de grognements, des engorgements d’intonations inouïes, toute la lyre des sentiments, le noir du désespoir, le rouge baby gone, le bleu des tristesses infinies. Harmoniques spléniques et baudelairiennes, les aboiements de cette chienne de vie qui vous saute à la gorge et vous inflige les cruelles blessure de la mort sûre.L’auberge n’est pas immense mais la salle s’est remplie. Principalement des gens du coin qui crient leur admiration sans pour cela cesser de rire et de s’interpeler. Comme par magie l’on retrouve la folle ambiance captée sur les premiers disques publics de BB King… Deux sets, le deuxième très long, trois rappels et personne ne voudrait les laisser partir. Chris prend la parole pour un ultime morceau, en français, précise-t-il, mais avec l’aide du public, et chacun de reprendre en chœur avec lui Le Temps des Cerises. Merveilleux tableau, les bigarreaux sanglants de la Commune se mêlent aux bleus du blues en un magnifique fondu enchaîné. Si la musique bleue du Mississipi maintenant séculaire nous touche tant encore aujourd’hui et si de simples frenchies parviennent à la jouer et à la faire vivre avec autant de justesse que The Juke Joints Blues, c’est bien parce qu’elle transporte en son sein des cris de rage et des expériences de luttes similaires à celles partagées dans un passé pas si lointain – pour ne pas dire dans la nécessité d’un futur immédiat – par les peuples de par ici.

Nous terminerons sur cette image d’une petite fille qui après l’ovation finale s’en vient chuchoter à l’oreille de Chris : « C’était génial ! ». Les incandescentes graines du blues n’en finissent pas de germer…

Damie Chad.

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